Qu’est-ce qu’un BERA, à quoi sert-il, à qui est-il destiné, comment et par qui est-il réalise ?
Pour répondre à toutes ces questions, rencontre avec Alexandre Trajan, responsable de la cellule montagne et nivologie de Météo-France, rattaché à la direction des opérations pour la prévision, et membre du Technical Advisory Board de l’European Avalanche Warning Services, ou EAWS.
Extrait de l’interview d’Alexandre Trajan publiée au sein du numéro 186 de Neige&Avalanches
La gestion du risque d’avalanche est un enjeu de sécurité publique et de prévention collective. À ce titre, le BERA constitue un outil de référence, produit et diffusé quotidiennement par Météo-France.
Derrière ces quatre lettres se cache un outil fondamental, le Bulletin d’Estimation du Risque d’Avalanche, qui résonne comme un repère essentiel pour tous ceux qui vivent, travaillent ou pratiquent des loisirs en montagne hivernale. Depuis plus de cinq décennies, il constitue l’un des principaux vecteurs de diffusion de l’information nivologique et de prévision du risque d’avalanche en France, et s’appuie sur un dense réseau de mesures in situ, de modélisations météorologiques et nivologiques, ainsi que sur l’analyse experte des nivologues et prévisionnistes des centres météorologiques de montagne. Mais qu’est-ce qu’un BERA, concrètement ? Qui le rédige, comment, et surtout pour qui ? Quels défis se cachent derrière chaque ligne publiée ? Et comment ce bulletin évolue-t-il pour mieux répondre aux besoins des professionnels de la montagne comme des pratiquants de loisirs, dans un contexte où les attentes en matière de sécurité et d’information de terrain sont de plus en plus fortes ? Afin de mieux appréhender la genèse, les usages et les perspectives d’évolution du BERA, nous avons rencontré Alexandre Trajan, responsable de la cellule montagne et nivologie de Météo-France, rattaché à la direction des opérations pour la prévision, et membre du Technical Advisory Board de l’EAW
ANENA : Pouvez-vous vous présenter succinctement ?
Alexandre Trajan : J’occupe depuis un an le poste de responsable de la cellule montagne et nivologie de Météo-France, rattachée à la Direction des opérations pour la prévision (DIROP). Je succède à Cécile Coléou, partie en retraite.
Météorologue et prévisionniste de formation, je pratique les activités de montagne depuis l’enfance. Originaire de Paris, j’ai suivi des études scientifiques qui m’ont conduit vers l’École nationale de la météorologie à Toulouse où Météo-France forme ses fonctionnaires.
Dans la Ville rose, j’ai pu continuer à pratiquer la montagne aux côtés de mes camarades de promotion, notamment dans les Pyrénées. J’ai ensuite quitté ce massif pour rejoindre celui des Vosges, lors de ma première affectation à Strasbourg. Pendant mes huit premières années en Alsace, j’ai collaboré au sein du service de prévision aéronautique, couvrant l’ensemble du nord-est de la France, tout en explorant les massifs de la Forêt Noire et de la Suisse voisine pour pratiquer le ski de randonnée notamment. J’ai ensuite occupé le poste de chef prévisionniste régional à Strasbourg, en charge de la vigilance et du cadrage des scénarios techniques, avant de rejoindre, l’an dernier, la capitale des Alpes.
En tant que responsable de la cellule montagne et nivologie, je dépends de la DIROP, le service central de la prévision opérationnelle de Météo-France, qui supervise l’ensemble des prévisions : générale, marine, montagne, ainsi que tous les aspects scientifiques et informatiques associés.
ANENA : Qu’est-ce qu’un BERA ?
A.T. : Le BERA, ou Bulletin d’Estimation du Risque d’Avalanche, a été créé après le tragique accident survenu en 1970 à Val d’Isère, lorsqu’une avalanche a frappé de plein fouet un centre UCPA à l’heure du petit déjeuner, faisant 39 victimes. À la suite de ce drame et du rapport remis par une commission d’enquête interministérielle sur la sécurité en montagne, l’État a confié à Météo-France la mission d’évaluer et de diffuser quotidiennement des estimations du risque d’avalanche sous forme de bulletins par massif (des massifs à l’époque beaucoup plus vastes que ceux d’aujourd’hui). Cette mission a été mise en œuvre dès le début des années 1970.
Depuis, le BERA a beaucoup évolué. Il est désormais élaboré par des prévisionnistes nivologues affectés à des centres météorologiques de montagne. On compte aujourd’hui quatre centres en France, répartis sur sept sites : trois dans les Alpes du Nord, un dans les Alpes du Sud, un en Corse et deux dans les Pyrénées.
Ce bulletin est rédigé et publié chaque jour à 16 heures sur 35 massifs. Il décrit le danger d’avalanche pour la période allant de 16 heures le jour même jusqu’à minuit le lendemain.
ANENA : A qui s’adresse le BERA ?
A.T. : Le Bulletin d’Estimation du Risque d’Avalanche s’adresse à toutes les personnes qui fréquentent la montagne en terrain enneigé. Il concerne bien sûr les pratiquants de loisirs, mais aussi les secouristes en montagne, les professionnels du secteur et les décideurs publics ou privés, qu’il s’agisse des services préfectoraux, des élus des communes de montagne ou encore des opérateurs de domaines skiables. Ce bulletin, centré sur le danger d’avalanche, est donc destiné aussi bien aux amateurs qu’aux professionnels et institutionnels.
Cette diversité de publics rend sa rédaction particulièrement exigeante : le BERA doit à la fois être compréhensible pour les pratiquants néophytes, qui ne disposent pas forcément de connaissances en nivologie, et fournir des informations précises aux professionnels expérimentés. Nous nous efforçons donc de proposer différents niveaux de lecture pour répondre aux besoins et au niveau de connaissance de chacun, depuis l’indication du niveau de risque chiffré jusqu’aux informations très détaillées sur la qualité de la neige.
ANENA : A partir de quelles informations sont établis les BERA ?
A.T. : Ce bulletin, publié chaque jour à 16 heures, est l’aboutissement du travail quotidien des prévisionnistes-nivologues. La journée débute par l’élaboration des prévisions météorologiques, puis se poursuit par l’analyse du scénario nivo-météorologique. Pour établir leurs prévisions, les prévisionnistes s’appuient sur l’ensemble des réseaux de prévision, aux niveaux national et régional.
Au niveau national, un chef prévisionniste coordonne l’ensemble des régions. La France est découpée en sept régions, chacune disposant d’un chef prévisionniste régional chargé de garantir la cohérence des prévisions météorologiques sur son territoire en lien avec le niveau national. Les prévisionnistes des centres météorologiques de montagne appartiennent à ces régions et s’appuient sur l’expertise du chef prévisionniste régional, qui élabore un scénario technique de référence. Le prévisionniste local adapte ensuite ce scénario aux spécificités de ses massifs et aux besoins des usagers de la montagne, grâce à sa connaissance fine du terrain.
Vers 10 heures, le prévisionniste-nivologue reçoit des informations précieuses de nos partenaires de terrain, notamment grâce aux partenariats établis avec l’ANMSM, DSF et l’ADSP. Certains pisteurs-secouristes, formés à l’observation nivo-météorologique, transmettent ainsi des relevés détaillés : température, humidité, nébulosité, hauteur totale et fraîche de neige, limite pluie-neige ou encore données sur le transport de neige. Ils sont complétés une fois par semaine par une stratigraphie du manteau neigeux. Chaque donnée, codifiée, est intégrée dans nos bases pour alimenter les modèles et enrichir les analyses des nivologues.
ANENA : Pour certains départements ou massifs, où moins de domaines skiables sont implantés, disposez-vous d’autres partenaires de terrain ?
A.T. : Nous disposons effectivement de zones où les observations sont nombreuses et d’autres, moins couvertes.
En Corse, par exemple, l’absence de stations de ski partenaires nous a conduits à identifier de nouveaux relais de terrain, comme les agents du Parc Naturel Régional de Corse, qui nous transmettent désormais leurs relevés. Des guides de haute montagne contribuent également à ces observations.
Nous cherchons ainsi à densifier ce réseau, notamment dans les zones où les domaines skiables sont moins nombreux, comme dans les Alpes du Sud, les Pyrénées ou la Corse comme je l’ai mentionné. Pour cela, nous faisons appel à d’autres professionnels de la montagne, tels que les gardiens de refuge — même si ces derniers sont surtout présents en fin de saison de ski alpin. Plus récemment, nous avons commencé à fédérer un réseau d’agents de l’État : secouristes professionnels de la CRS, de la Gendarmerie ou des Sapeurs-Pompiers (selon les départements), agents des parcs nationaux et régionaux, et même les chasseurs alpins, notamment ceux de la 27e Brigade d’Infanterie de Montagne basée à Varce, en Isère.
Les données collectées diffèrent de celles fournies par les pisteurs-secouristes, qui réalisent des observations nivo-météo toujours au même endroit et à heure fixe. Les agents de l’État, eux, nous transmettent des observations selon leur présence sur le terrain et à leur initiative. Ils peuvent fournir deux types d’informations : des observations simples(hauteur de neige fraîche, activité avalanche etc.) ou, s’ils souhaitent approfondir l’évaluation du danger local pour leur propre sécurité, des sondages simplifiés accompagnés des tests de stabilité.
Dans ce cas, ils nous communiquent les résultats des profils de neige et des tests, comme le test de compression (CT) ou le test de colonne étendue (ECT). Une méthodologie a été mise en place à cet effet, notamment grâce à la méthode d’évaluation du danger local proposée dans le Winter Journal édité par la société Ortovox, à la rédaction duquel Météo-France a contribué aux côtés de l’ENSA et de l’ANENA.
Météo-France développe également une application dédiée à l’observation nivo-météo, exclusivement réservée aux professionnels, afin de faciliter la transmission de ces données de terrain et l’intégration dans les modèles de prévision.
ANENA : Disposez-vous d’autres sources d’information ?
A.T. : Oui, nous accédons également à des informations grâce à des sites communautaires comme Skitour.
Les comptes rendus de sorties publiés par les utilisateurs de ce site, ainsi que le champ dédié « Conditions nivo et activité avalancheuse », constituent une source précieuse pour affiner nos analyses. Ce champ spécifique a d’ailleurs été créé à la demande de Météo-France, notamment grâce au travail mené par Cécile Coléou.
J’en profite pour encourager tous ceux qui publient des comptes rendus sur Skitour à remplir ces rubriques, si possible avant 15 heures pour qu’il puissent pris en compte pour le prochain BERA . Un woumf, des fissures sous les skis, une avalanche de plaque déclenchée sont des informations précieuses à transmettre aux nivologues.
ANENA : Existe-t-il des standards européens ou des obligations européennes en matière de bulletins avalancheux ?
A.T. : L’EAWS, pour European Avalanche Warning Services, est une association internationale qui regroupe l’ensemble des services européens de prévision des avalanches.
L’EAWS constitue un espace d’échange où ses membres se réunissent pour aborder des questions scientifiques, partager leurs connaissances, discuter du risque et de la prévention, et mettre en commun leurs bonnes pratiques. À l’origine, l’EAWS rassemblait principalement des acteurs de l’arc alpin qui se sont élargis les dernières années.
L’une des missions de l’EAWS est de formuler des recommandations pour la communication du danger d’avalanche. S’agissant des bulletins avalancheux, une volonté européenne forte existe pour harmoniser les pratiques, afin qu’un skieur puisse retrouver des informations comparables, qu’il consulte un bulletin en Suisse, en France ou en Espagne et, qu’il puisse y trouver les paramètres qui alimentent les schémas de gestion du risque. C’est par exemple au sein de l’EAWS qu’a été proposée, en avril 1993, la création de l’échelle européenne du risque d’avalanche à cinq niveaux, ainsi que, plus récemment, la définition des situations avalancheuses typiques (SAT).
L’EAWS a également mis en place un glossaire commun pour harmoniser le vocabulaire utilisé pour décrire le danger/aléa d’avalanche, la taille ou le type d’avalanches, et coordonne la traduction des termes pour garantir une cohérence entre pays partageant une même langue: par exemple entre la France et une partie de la Suisse, ou encore entre l’Allemagne, l’Autriche et d’autres régions suisses et italiennes.
L’objectif est de construire un socle commun à l’échelle européenne tout en permettant à chaque pays ou région de conserver ses spécificités. Par exemple, ce que nous appelons « couche fragile persistante » en France est désigné en Suisse par « neige ancienne », traduction littérale de l’allemand « Altschnee ».
ANENA : Que répondez-vous aux pratiquants qui estiment que les bulletins sont parfois trop généraux ou pas assez précis localement ?
A.T. : Tout d’abord, s’ils se posent cette question, cela signifie qu’ils lisent attentivement le BERA et qu’ils observent bien le terrain sur lequel ils évoluent — et c’est déjà une excellente chose !
Pour répondre à leur interrogation, il faut rappeler que la prévision du BERA est réalisée à l’échelle d’un massif, c’est-à-dire sur une zone géographique vaste. Nous savons évidemment que la situation peut varier considérablement à l’intérieur de ce massif : la météo peut être très différente d’une vallée à l’autre, certaines zones peuvent être plus exposées au vent ou avoir reçu plus de neige que d’autres. Il existe donc toujours des disparités locales. L’indice de risque annoncé dans le BERA correspond au massif entier, ou au plus fin, à une sous-zone du massif , et ne peut pas inclure toutes nuances. Il est précisé pour une altitude et une exposition données.
Pour affiner ces informations, le bulletin peut scinder le massif en sous-zones — par exemple nord/sud ou est/ouest — pour refléter une variabilité spatiale, ou montrer une évolution temporelle. De plus, le texte rédigé par le nivologue apporte des précisions supplémentaires, par exemple des nuances spatio-temporel, pour permettre aux usagers de mieux adapter leur lecture du bulletin à leur terrain, notamment des éléments observables.
Le BERA peut également être amendé en cours de journée, soit pour corriger une erreur de prévision météo, soit en cas d’évolution notable de la situation nivologique. C’est souvent le cas lorsque le nivologue prend son service et constate que la réalité diffère de ce qui avait été prévu la veille : il peut avoir neigé plus ou moins que prévu, la limite pluie-neige peut être différente, ou le vent annoncé peut ne pas s’être manifesté. Dans ces cas-là, il faut évaluer l’impact de ce nouveau scénario sur le manteau neigeux et ses conséquences. Idéalement, le BERA est amendé le plus tôt possible pour que pratiquants et décideurs puissent ajuster leurs décisions avant de partir sur le terrain.
ANENA : Que répondez-vous aux critiques concernant l’absence de bulletin quotidien pour les massifs des Vosges, du Massif-Central ou du Jura ?
A.T. : C’est une question qui revient régulièrement, notamment après un accident d’avalanche en moyenne montagne. Le dernier en date s’est produit au Mont-Dore, le 25 février 2024, avec un bilan tragique : quatre personnes décédées et trois blessées.
Les massifs de moyenne montagne sont pris en compte par Météo-France, mais ne font pas l’objet d’un BERA quotidien. Pourquoi ? Parce que les besoins y sont beaucoup moins importants que dans les massifs plus exposés aux avalanches. La neige y est moins fréquente et les phénomènes avalancheux restent rares, généralement limités à quelques jours par an et souvent très localisés, comme dans les couloirs du Hohneck dans les Vosges. De plus, ces massifs ne comportent pas de zones habitées menacées, et seuls certains segments de routes pourraient éventuellement être affectés en cas d’enneigement exceptionnel. À ce jour, ces massifs ne sont d’ailleurs pas couverts par la vigilance avalanche.
Cela dit, ces régions sont tout de même suivies, mais sous un angle météorologique plutôt que nivologique. Nous surveillons notamment les quantités de précipitations neigeuses sur des périodes données. Dans certains cas, nous éditons des « Bulletins d’avertissement de coulées de neige », élaborés par des météorologues. Le Jura et les Vosges sont ainsi suivis par nos collègues de Strasbourg, tandis que le Massif central et l’extrême sud du Jura (dans l’Ain) relèvent des équipes de Lyon.
Par ailleurs, nous travaillons actuellement sur la mise en place nationalement d’un bulletin de sécurité montagne, qui intégrera d’autres paramètres météorologiques potentiellement dangereux pour les pratiquants, aussi bien en hiver qu’en été. Ce bulletin, proche du bulletin montagne départemental déjà existant, sera enrichi de pictogrammes pour signaler des phénomènes tels que le vent, le brouillard, la température, ou un sol glissant. Cela permettra notamment de reparler d’un danger d’avalanche qui réapparaît en cours d’été. Ce projet est engagé et devrait voir le jour dans les douze à vingt-quatre prochains mois.
