You are currently viewing Dans les coulisses du BERA avec Frédéric Cabot, prévisionniste et nivologue (station météorologique Météo-France de Bourg-Saint-Maurice)

Pour beaucoup, le BERA — le Bulletin d’Estimation du Risque d’Avalanche — constitue un outil précieux pour planifier une sortie en montagne hivernale ou décider de l’ouverture ou non d’une route, d’un domaine skiable,… Pour son rédacteur, c’est un condensé de questions sans réponses absolues. Que faire quand le manteau neigeux ne révèle pas tous ses secrets ? Quand les relevés de terrain sont discordants ou trop peu nombreux, quand les modèles numériques prédisent une limite pluie-neige qui ne se vérifie pas, quand le vent, imprévisible, déplace la neige là où on ne l’attendait pas ? Dans ces moments-là, le prévisionniste pèse chaque indice de risque, repasse en boucle les données, croise les observations, rappelle un pisteur secouriste, interroge un guide de haute montagne, relit les scénarios météo, encore et encore, pour trouver le bon équilibre entre science, expérience et intuition.

Au bout du compte, c’est bien lui qui prend la décision. Lui qui sacrifie parfois son sommeil car, derrière chaque BERA, se cache une part de doute, d’hésitation, parfois d’inquiétude, et surtout une responsabilité immense : celle d’informer sur le danger d’avalanche, sans alarmer inutilement ; celle de prévenir sans interdire. Celle, surtout, de rester humble face à la complexité de la neige car estimer le risque d’avalanche, ce n’est jamais écrire une vérité figée, mais accepter qu’en montagne, rien n’est jamais certain. Dans cet entretien, Frédéric Cabot, prévisionniste et nivologue à Météo-France, nous ouvre les coulisses d’un métier où le doute est quotidien, presque nécessaire, toujours source de remise en question. Pour Neige & Avalanches, il revient sur ses moments d’hésitation, ses arbitrages silencieux et cette responsabilité bien réelle : celle de délivrer un bulletin qui, demain, guidera vos skis… et parfois sauvera des vies.

ANENA : Pouvez-vous vous présenter succinctement ?

Frédéric Cabot : Originaire des Hautes-Pyrénées, j’ai découvert le métier de nivologue grâce à un parent d’élève. Ma mère était institutrice et l’un des parents de l’école était nivologue à la station de Tarbes ; il lui avait parlé avec passion de sa profession. Je l’ai rencontré alors que j’étais au collège et, après un long échange avec lui, j’ai su que je voulais me diriger vers ce métier.

J’hésitais encore entre intégrer l’IGN, l’ONF ou Météo-France, mais la découverte concomitante du ski de randonnée grâce à un professeur d’EPS m’a orienté vers la nivologie.

Pour ce faire, j’ai intégré, après le baccalauréat, une classe préparatoire Math Sup à Toulouse dans le but de postuler ensuite à une école d’ingénieur, puis de rejoindre l’École nationale de la météorologie, unique établissement formant des météorologistes aux métiers de prévisionniste et de nivologue.

Alors que j’étais en classe préparatoire, je suis allé à l’École nationale de la météorologie pour me renseigner et j’ai découvert que les nivologues étaient, à l’époque, des techniciens, tandis que les ingénieurs occupaient plutôt des postes de chef de station ou de prévisionniste dans les grands centres urbains. Comme je ne voulais être ni chef, ni en ville, j’ai quitté Math Sup pour préparer le concours de technicien, que j’ai réussi. Je suis entré à l’École en 1992 et en suis sorti en 1994 avec, comme première affectation, après mon service militaire, la station de Trappes, dans les Yvelines.

En 1995, j’ai quitté la région parisienne pour l’Alsace, avec un poste à la station météorologique de l’aéroport de Bâle-Mulhouse. Je suis resté dans la région jusqu’en 2000. J’ai découvert le massif des Vosges et j’ai profité de mes passions : le ski de randonnée, le VTT et le parapente. J’ai également mis à profit cette affectation pour suivre diverses formations en lien avec la neige et les avalanches et je suis même intervenu sur le terrain hivernal, en réalisant des relevés nivo-météo, à la suite d’accidents d’avalanche mortels dans le couloir du Hohneck, pour apporter une expertise. En Alsace, j’ai véritablement commencé à conjuguer mes passions pour la montagne et la nivologie. Puis j’ai obtenu ma mutation au Centre Montagne de Tarbes en 2000, en tant que nivologue, sous la responsabilité du père d’élève qui m’avait transmis sa passion et qui est devenu pour moi un véritable mentor. Je suis resté dans les Pyrénées jusqu’en 2020, où j’ai failli quitter ma profession.

ANENA : Pourquoi cette volonté de changement ?

F.C. : J’ai vécu en première ligne ce que j’appelle les «  années noires  » de Météo-France. Outre une importante réduction des effectifs, de nombreux centres de montagne étaient appelés à fermer. Il était prévu que la prévision et la nivologie de l’ensemble des Pyrénées se fassent depuis Tarbes et que l’ensemble des Alpes, du Nord comme du Sud, soit traité depuis le seul centre de Grenoble. Durant cette période de doute et d’incertitude, j’ai été, en quelque sorte, un des porte-parole des nivologues car il nous était inconcevable que Tarbes couvre seul toutes les Pyrénées et que Grenoble le fasse pour toutes les Alpes. Si cette volonté avait abouti, je pense que j’aurais quitté Météo-France.

Après une forte mobilisation des agents de Météo-France et de nombreux acteurs de la montagne, la direction de Météo-France a entendu raison. Pour preuve, le premier déplacement de Virginie Schwarz, nommée en 2019 Présidente-Directrice générale de Météo-France, a eu lieu en Savoie. Elle a annoncé la création d’un poste temporaire dans un premier temps au sein du centre de Bourg-Saint-Maurice. Ce déplacement et cette annonce ont marqué le début de nouvelles discussions qui ont abouti au maintien des centres de montagne.

J’ai également vu cette annonce comme une opportunité professionnelle, en me disant que c’est en Savoie qu’il restera, à terme, le plus de neige et donc le plus longtemps de nivologie à faire. Cela faisait en outre vingt ans que j’étais en poste à Tarbes, et j’avais envie de découvrir une nouvelle région, de nouveaux massifs et de prendre un nouveau départ. Cela fait maintenant cinq ans que je suis en poste à Bourg-Saint-Maurice, au sein d’un centre qui comprend cinq nivologues.

ANENA : Pour établir un BERA, sur quels outils et quelles données vous appuyez-vous ?

F.C. : Pour établir un BERA, il est nécessaire de faire de la prévision puis de la nivologie. A ma connaissance, nous faisons partie des rares services en Europe et dans le monde, où les agents sont à la fois prévisionnistes et nivologues.

Chronologiquement, quand je débute ma vacation, qui commence à 5h45 et se termine à 18h, la première chose que je fais est la prévision météorologique. Je me sers des outils du prévisionniste, des modèles numériques, que j’analyse. Ensuite, je m’interroge : quel est l’état du manteau neigeux aujourd’hui, à l’instant T ? Pour cela, nous ne disposons pas encore de modèles totalement fiables, convaincants et satisfaisants, donc nous nous appuyons sur le réseau d’observation, qui est notre principale source d’information et qui est tenu par les observateurs nivo-météo des stations de ski. C’est un partenariat qui dure depuis plus de cinquante ans et qui fonctionne très bien. Dans le cadre de cette convention nous formons les collaborateurs des domaines skiables, essentiellement les pisteurs-secouristes, pour qu’ils réalisent des observations quotidiennes, voire biquotidiennes selon les stations, ainsi que des sondages du manteau neigeux une fois par semaine. En contrepartie, ils ont accès à nos prévisions personnalisées, ainsi qu’à nos bulletins.

Cette première et principale source d’information n’est toutefois pas suffisante car les stations sont principalement implantées à plat dans un versant globalement nord de la montagne et les postes d’observation se situent essentiellement entre 1 500 et 2 000 mètres d’altitude. Or, nous devons faire de la nivologie pour toutes les orientations et à toutes les altitudes. De plus, les domaines skiables ont une période d’ouverture qui ne correspond pas exactement à celle couverte par les BERA, qui débute bien avant l’ouverture des stations et se termine aussi bien après. Nous consultons donc également des sites spécialisés et communautaires, comme CamptoCamp, Skitour, Data-avalanche ; nous exploitons les données des stations nivôses et des postes Météo-France, mais aussi les webcams, etc. Nous effectuons une recherche multisupport pour avoir le plus d’informations possible. Nous échangeons tous les jours avec les pisteurs-secouristes observateurs nivo-météo en station pour spatialiser leurs données et recueillir le maximum d’informations de terrain.

La pratique personnelle des sports de nature, comme le ski de randonnée, apporte un véritable plus car, si l’on va sur le terrain, on améliore notre expertise et on rapporte des observations.

À Bourg-Saint-Maurice, nous avons une chance : les cinq nivologues sont passionnés de ski et de montagne et pratiquent beaucoup durant leur temps libre. Nous avons convenu, en interne, que celui ou ceux qui font une sortie en ski de randonnée ou hors-piste appellent le nivologue de permanence pour lui transmettre les observations réalisées. Entre le 1er novembre et le 10 juin, période couverte par le BERA, il n’y a eu qu’une quinzaine de jours sans personne sur le terrain. C’est une vraie source d’information supplémentaire.

Récolter des informations occupe donc une part importante de la matinée. Concrètement, à 9h, nous avons terminé la prévision météo et, de 8h à 11h30, nous recueillons des renseignements pour être en mesure de connaître l’état du manteau neigeux à l’instant présent. Ensuite, nous appliquons notre prévision météo : quelle va être l’influence des paramètres météorologiques prévus aujourd’hui sur le manteau neigeux, en sachant que tout phénomène météo agit sur ce dernier. C’est le cœur du travail du nivologue de prévoir comment va évoluer le manteau neigeux de J à J+1, avec une tendance à J+2.

ANENA : Au moment de rédiger un BERA, comment estimez-vous le niveau de risque prévu ?

F.C. : Le nivologue est d’abord seul pour faire sa prévision et récolter ses observations. En fin de matinée arrive le moment de rédiger le bulletin. J’aime bien commencer par rédiger le texte et, à partir de celui-ci, me poser la question du chiffrage de l’indice du risque et de son chiffrage.

Chaque jour, nous avons une réunion à 11h45 avec les collègues nivologues de Chamonix, de Grenoble, de Briançon et de la Corse. Une personne de Météo-France, qui ne rédige pas les BERA, coordonne cette réunion : c’est ce que l’on appelle le point focal. Lorsqu’il y a une vigilance, par exemple, c’est lui qui rédige les bulletins de suivi et nous seconde dans ces tâches. Cette conférence permet une bonne coordination entre collègues et un échange souvent fructueux sur les questions nivologiques du moment. À cette heure-là, il est encore souvent trop tôt pour en arriver à l’indice de risque chiffré mais la réflexion est engagée.   

Ensuite pour le choix final de l’indice de risque, nous essayons d’être cohérents avec notre texte, avec les termes que nous avons utilisés, avec les probabilités et occurrences que le risque soit présent dans certaines pentes, avec le nombre de pentes concernées et la facilité de déclenchement ou non d’une avalanche.  Enfin, nous disposons d’une matrice qui peut éventuellement nous aider à identifier le risque spontané et provoqué.

ANENA : Vous arrive-t-il d’hésiter entre deux niveaux de danger / indices de risque ?

F.C. : Oui, souvent. Il n’y a que cinq niveaux sur l’échelle européenne de risque d’avalanche, en sachant que le niveau 5, «  très fort  », n’est utilisé que quand il existe le risque de nombreuses très grandes avalanches spontanées de taille 4 (ou quelques-unes de taille exceptionnelle).

Les niveaux 1 et 5 sont assez tranchés et ne sont généralement pas source d’hésitation, même si le passage en niveau 5 a de fortes conséquences. Nous discutons toujours de ce passage éventuel en niveau 5 avec le point focal. Cette année, en Savoie, nous avons connu une situation particulière : la concomitance de deux phénomènes mi-avril – un retour d’est et un front froid arrivant par l’ouest. C’est mon collègue qui était de permanence qui a pris la décision de passer en niveau 5. Il a alors argumenté auprès du point focal pour le convaincre de valider sa décision.

ANENA : Les BERA peuvent-ils être adaptés en cours de journée ?

F.C. : Oui. Pour reprendre l’exemple précédent : dès le matin, nous constatons qu’il a neigé plus que prévu et plus à l’ouest que ce qui était envisagé la veille. Nous avions déjà anticipé le passage en niveau 5 pour le massif de la Haute-Maurienne, et les cumuls de neige sont conformes à la prévision. En revanche, en Vanoise, la situation est différente : nous constatons qu’il est tombé plus de neige qu’estimé. Nous avons alors adapté et amendé le BERA, en augmentant l’indice de risque de 4 à 5.

De la même façon, si nous avions prévu un niveau 4 accidentel en raison de la présence de sous-couches fragiles, avec vingt à trente centimètres de neige ventée annoncés, et que, le matin, nous constatons une chute de neige moins importante que prévu et avec moins de vent, nous pouvons abaisser l’indice de risque.

Attention, il ne faut pas réduire notre bulletin à l’indice de risque et s’en tenir uniquement à celui-ci !

ANENA : Y a-t-il des situations plus difficiles que d’autres à trancher ? Comment est-il possible de spatialiser un risque à l’échelle non pas locale mais d’un massif ?

F.C. : Les situations les plus délicates ne sont pas celles où l’on doit augmenter leniveau de risque, mais au contraire celles où il faut le baisser.

À Bourg-Saint-Maurice, nous devons faire la prévision pour cinq massifs très différents, présentant d’importants contrastes. La Vanoise, par exemple, a une superficie de 1 300 km² ! Il est vrai que le danger peut être très localisé, mais l’indice de risque doit être estimé à l’échelle d’un massif. Parfois, pour répondre à cette problématique, nous séparons le massif au sein de l’icône qui symbolise la montagne, en traçant un trait vertical dans le cartouche d’estimation du risque, séparant en «  est  » et «  ouest  » ou en «  nord  » et «  sud  ».

En complément, nous essayons d’être particulièrement explicites dans le paragraphe consacré à la stabilité du manteau neigeux. En Savoie, cela nous arrive très souvent car les massifs sont vastes et les contrastes importants.

Comme le niveau de risque est estimé à l’échelle d’un massif, se fier uniquement au chiffre ne veut rien dire. Un indice de risque égal à 2, par exemple, signifie un danger du niveau «  limité  ». Cela peut vouloir dire soit que le danger est limité partout, avec une probabilité faible et homogène de déclencher une avalanche, soit qu’il est limité à une petite partie du massif, typiquement à l’ouest du massif, au-dessus de 2500 m d’altitude. Dès lors, si l’on se rend à 2500 m dans cette zone, on se trouve dans la zone à risque. Tout cela est décrit dans le texte. L’indice de risque sert seulement dans la phase de planification d’une sortie – notamment pendant le choix du massif, et très rapidement les informations supplémentaires (comme les SAT) deviennent importantes. On ne peut donc pas se contenter de l’indice de risque chiffré pour préparer une sortie et choisir son itinéraire.

Le paragraphe rédigé par le nivologue est donc essentiel et apporte de nombreuses informations pratiques. Nous accordons beaucoup plus d’importance aux tournures des phrases et au sens de chaque mot qu’au seul chiffre du niveau de risque. Entre « de rares pentes », « quelques pentes » ou « la plupart des pentes », le danger change radicalement, et l’information donnée aussi.

ANENA : Une terminologie commune et unique existe-t-elle entre les prévisionnistes-nivologues ?

F.C. : Nous travaillons à aller vers une terminologie plus homogène, notamment pour le cartouche du BERA. Pour ce faire, nous nous rencontrons régulièrement entre nivologues, nous échangeons lors des points quotidiens et nous nous voyons pour des discussions sans fin lors de grandes réunions nationales dédiées.

Pour autant, c’est un reproche que l’on pourrait nous faire. Nos bulletins sont humains et reflètent donc la touche, la sensibilité de chacun. C’est clair que si nous prenions trois nivologues et que nous leur demandions de commenter la même situation nivo-météo au sein d’un même massif, nous pourrions avoir trois textes différents, selon que le rédacteur est un jeune nivologue, un agent expérimenté ou pas. Attention, il s’agit seulement de trois manières de rédiger qui peuvent être différentes, mais les informations seront sensiblement les mêmes.

Il peut également y avoir des usages légèrement différents dans les Pyrénées, les Alpes ou la Corse.

Le danger ne sera pas différent, mais la façon de le décrire pourra l’être.

ANENA : Avez-vous déjà regretté un choix, une décision, a posteriori ?

F.C. : Oui, bien sûr. Parfois, c’est lié à une erreur de prévision : il n’y a pas eu la chute de neige prévue ou il a plu plus haut qu’envisagé et, finalement, la limite d’altitude n’est pas la bonne. Nous essayons toujours de nous autocritiquer pour progresser, pour comprendre pourquoi nous avons pris telle ou telle décision.

Concrètement, cette année, l’accident d’avalanche du Mont-Cenis, qui a fait quatre victimes, m’a fait me poser de nombreuses questions. C’est moi qui avais rédigé le BERA pour le jour du drame. J’avais hésité entre un niveau «  Marqué  » et un niveau «  Fort  », ce dernier étant un marqueur important pour les pratiquants. J’avais hésité, l’heure tournait et je devais trancher. J’avais échangé au cours du point de 11h30 sur mes hésitations. Entre 11h30 et 15h30, heure limite pour envoyer les BERA pour qu’ils soient publiés à 16h, je continuais à recevoir des informations et, finalement, j’ai envoyé le BERA à 15h28 avec un indice de risque chiffré à 3.

Peu après, j’ai reçu une observation de la station de Val Fréjus et j’ai eu au téléphone le pisteur secouriste qui a fait les observations. Il m’a dit que le manteau neigeux était instable, que «  Ça part facilement  » et que pour le lendemain, ça allait être «  tendu « . Après avoir raccroché, je me suis demandé si la station de Val Fréjus était vraiment représentative de tout le massif. En effet, depuis un moment, Val Fréjus avait une situation sensiblement différente de ces voisines, avec une problématique de sous-couches fragiles persistantes dans son manteau neigeux, qui le rendait instable, car elles n’avaient jamais été suffisamment enfouies.

Si j’avais eu cette observation avant l’envoi du BERA, ma décision aurait peut-être penché de l’autre côté et j’aurais indiqué un niveau «  Fort  ». C’est une information qui aurait pu m’aider à basculer. J’avais toutefois indiqué dans le BERA un niveau «  Marqué  » et précisé dans le texte que le risque accidentel était «  au plus fort  » dans les pentes nord, en raison de la présence de sous-couches fragiles persistantes notamment. Mais, puisque plus de la moitié des pentes n’étaient pas concernées et puisque le risque était circonscrit aux versants nord, j’avais finalement tranché pour un niveau « Marqué » à l’échelle du massif.

Le soir, j’apprends par voie de presse qu’un accident a eu lieu et que l’on dénombre quatre personnes décédées. J’ai cherché plus d’informations car je pensais que c’était une avalanche spontanée qui les avait emportées. En effet, ce qui m’avait également fait pencher pour un niveau «  Marqué  », c’est que je pensais qu’il n’y avait pas de grande avalanche spontanée possible ce jour-là. Je pense que c’est véritablement ce facteur qui ne m’a pas fait basculer en niveau 4. Je me dis qu’il y en a eu une et que, malheureusement, il y a quatre morts. Je n’étais pas bien, je me suis dit que mon bulletin n’était pas bon, que je n’avais pas pensé à trancher en faveur d’une forte probabilité de grandes avalanches spontanées. Je n’ai pas passé une bonne nuit… Je regrettais d’être resté en niveau «  Marqué  ».

Le lendemain, j’ai activé mon réseau pour avoir des informations plus précises que celles que j’avais lues dans les médias. J’étais à Val d’Isère pour une journée de formation, mais j’ai appelé mon collègue de Bourg-Saint-Maurice pour lui dire qu’il fallait que nous débriefions la situation en fin de journée car j’avais besoin d’en parler. Entre-temps, j’ai été informé que le groupe victime de l’accident d’avalanche se trouvait dans des pentes raides et qu’ils avaient déclenché une avalanche accidentellement alors que trois de leurs compagnons avaient renoncé à ces pentes. De mon côté, si je reste bien évidemment très attristé par cet accident dramatique, je suis quelque part un peu soulagé car finalement, après débriefing, tous les éléments figuraient bel et bien dans le BERA du jour.

ANENA : Est-ce qu’un chiffrage qui intègrerait des demi-niveaux, comme en Suisse, pourrait être utile dans de telles situations ?

F.C. : Je ne pense pas car cela ne ferait que déplacer une hésitation vers une autre. Si nous hésitons entre un niveau 3 et 4, nous pourrions hésiter entre un niveau 3+ ou 4-. Je ne suis pas un adepte de cette méthode.

Avant 1994, l’échelle des risques était basée sur 8 niveaux et non 5 comme actuellement et, je sais que les nivologues hésitaient également dans certaines situations. Une solution pourrait peut-être être d’avoir deux échelles de risque : une pour le risque spontané sur cinq niveaux et l’autre pour le risque provoqué sur quatre niveaux ; c’est une information que nous saisissons en interne mais qui n’est pas publiée. Pour les pratiquants, un risque accidentel de 4/4 ou de 3/4 (au lieu de 4/5 ou 3/5) aurait une autre signification et pourrait envoyer un message plus clair. Mais nous ne nous dirigeons pas dans cette direction, à mon grand regret.

Pour en revenir aux demi-niveaux, il est bien plus utile de faire passer les nuances dans le texte en utilisant toute la richesse qu’offre l’écrit. Dans le texte ou dans le titre du bulletin, il est possible de faire passer des messages, comme «  le risque de déclencher une plaque est important « . Certains collègues, moi y compris, peuvent rédiger ce type de phrase dans un BERA. Je le répète : il ne faut pas réduire nos bulletins à un chiffrage du risque ; il est nécessaire de lire notamment le paragraphe rédigé par le nivologue car il contient de nombreuses informations et décrit la situation et les risques.

ANENA : Vous arrive-t-il de prodiguer des conseils pratiques dans les BERA ?

F.C. : Non, ce n’est pas notre rôle de faire de la prévention ou prodiguer des conseils mais pour décrire un risque, une situation. Il ne faut pas tomber dans des conseils de bons comportements à adopter : ce n’est pas l’objectif du BERA. Nous ne pouvons pas écrire : «  aujourd’hui, ne sortez pas  » ou, au contraire, «  allez-y « . Ce n’est pas notre mission.

D’ailleurs, méfiez-vous des outils comme Yéti ou Skitourenguru, qui ont cette prétention de décerner des feux vert/orange/rouge, en se basant uniquement sur quelques éléments du BERA (indice du risque, limite éventuelle d’altitude et rosace des orientations). Avec une lecture complète / fine de nos bulletins, vous êtes largement capables de faire beaucoup mieux que ces outils purement numériques.

Alors bonne lecture à vous et, surtout, bon ski !